À l’heure où les données, les infrastructures numériques et l’intelligence artificielle façonnent l’économie, la sécurité et les systèmes d’information des États, la souveraineté numérique est devenue un impératif stratégique. Elle désigne la capacité d’un État ou d’un collectif d’États à maîtriser les technologies, les infrastructures et les données numériques nécessaires à son fonctionnement, sans dépendre exclusivement de puissances externes. Elle est à la fois un enjeu économique, une question sécuritaire et une condition politique de l’autonomie nationale ou régionale face aux grandes plateformes mondiales.

Pourquoi la souveraineté numérique est-elle importante ?

La souveraineté numérique ne se résume pas à une simple ambition de nationalisme technologique : elle répond à des enjeux concrets. D’abord, la dépendance aux technologies étrangères expose un pays à des risques de vulnérabilité opérationnelle et stratégique. Plus de 80 % des technologies numériques clés de l’Union européenne – des plateformes cloud aux algorithmes d’intelligence artificielle – proviennent encore de pays tiers, principalement des États-Unis et de la Chine. Cette dépendance accroît la vulnérabilité face à des décisions de justice, des législations extra-territoriales telles que le Cloud Act ou des ruptures d’approvisionnement critiques.

Ensuite, dans un contexte géopolitique marqué par la compétition technologique, la maîtrise des technologies numériques devient un instrument de puissance. Sans infrastructure souveraine, sans capacités de calcul, sans maîtrise des données et des standards de l’IA, un État ou une union d’États peut se trouver assujetti à des normes, des outils et des décisions imposés par des acteurs privés étrangers. Cela affecte non seulement l’économie, mais aussi la capacité à protéger les citoyens, les infrastructures critiques et les intérêts nationaux.

C’est dans cette perspective qu’a été développé, au niveau européen, le rapport d’ex-président de la Banque centrale européenne Mario Draghi, qui alerte sur le retard européen en matière de technologie et de compétitivité. Selon ce rapport, le sous-investissement en recherche et développement et la dépendance aux technologies importées constituent des handicaps structurels pour l’Europe et justifient une politique publique soutenue pour renforcer l’autonomie technologique.

La souveraineté numérique : plus qu’une notion, une vision stratégique

Dans les débats contemporains, certains acteurs insistent également sur une vision plus nuancée de la souveraineté numérique, parfois désignée comme souveraineté hybride. Cette notion, bien que rarement formulée dans des termes strictement académiques, se retrouve dans les discussions autour de la certification SecNumCloud et du rôle de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI). À la direction de l’ANSSI, Vincent Strubel souligne que les solutions de cloud qualifiées peuvent reposer sur des technologies étrangères tout en fournissant des garanties de sécurité et de contrôle des données. Loin d’être une opposition binaire entre « souverain » et « non souverain », cette approche reconnaît une forme d’interdépendance structurelle, où la souveraineté se mesure à la capacité d’assurer le contrôle, la continuité de service et la sécurité juridique des données sensibles, même au sein d’une architecture qu’on qualifie d’hybride.

Cette idée de mixité technique et politique n’est pas seulement un compromis pragmatique : elle reflète aussi une réalité moderne : aucun acteur, national ou régional, ne possède à lui seul toutes les briques technologiques nécessaires pour être totalement autonome. Comme le rappelle Strubel, toutes les offres, qu’elles soient dites « hybrides » ou strictement européennes, reposent sur des composants électroniques et logiciels dont la maîtrise complète n’appartient à personne à l’heure actuelle.

Souveraineté numérique et intelligence artificielle : l’opportunité française

La France se distingue aujourd’hui dans le débat sur l’intelligence artificielle (IA, intelligence artificielle) comme un acteur important en Europe. La souveraineté numérique en matière d’IA ne se limite pas à la simple production de modèles ou d’applications : elle concerne aussi la maîtrise des plateformes, des infrastructures de calcul et des données d’entraînement. Cette maîtrise est essentielle pour garantir que les systèmes d’IA opèrent selon des valeurs démocratiques, éthiques et juridiques compatibles avec les normes européennes.

Dans ce domaine, la France a vu émerger des acteurs significatifs dans l’écosystème de l’IA générative et des technologies de pointe. Ces capacités industrielles et scientifiques constituent un atout stratégique pour alimenter une politique de souveraineté numérique européenne. Cela va de la création de modèles de langage locaux à l’intégration d’outils fondés sur des standards ouverts, en passant par le développement d’infrastructures de calcul souveraines.

Par ailleurs, au niveau institutionnel, la France porte des initiatives structurantes pour renforcer sa cybersécurité et son autonomie numérique, comme en témoigne l’implication de l’État, de l’ANSSI et de l’écosystème industriel dans des projets visant à réduire les dépendances technologiques et à sécuriser les piles logicielles critiques.

Une souveraineté numérique pragmatique pour un monde interconnecté

La souveraineté numérique ne doit donc pas être vue comme un retour à l’isolationnisme technologique, mais comme une stratégie d’autonomie contrôlée et de résilience dans un monde interconnecté et interdépendant. Elle appelle à une combinaison de politiques publiques, d’investissements industriels, de standards ouverts, de régulations adaptées, et surtout d’un dialogue avec les acteurs internationaux pour garantir que les technologies qui structurent nos sociétés puissent être utilisées en accord avec nos principes démocratiques et nos intérêts stratégiques.

À cet égard, l’Europe et la France ont des défis considérables à relever : réduire la dépendance aux grandes plateformes étrangères, renforcer les capacités locales, structurer un écosystème d’innovation compétitif et construire des coopérations intelligentes autour de normes ouvertes et de talents technologiques. La souveraineté numérique devient ainsi, non pas seulement un objectif de principe, mais un vecteur concret de puissance économique, de sécurité nationale et de liberté politique.

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